Paroisse Sainte-Jeanne d’Arc - Versailles
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La mission

10 février 2008

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Homélie du Père André Manaranche sj à la paroisse Sainte Jeanne d’Arc de Versailles le 1er dimanche de carême, 10 février 2008, pour préparer à la mission paroissiale du mois de mai.


La mission

Père André ManaranchePermettez-moi, chers amis de me faire l’avocat du diable et de suspecter vos intentions.
La mission, dites-vous ? Mais c’est un mot devenu banal : mission de confiance, lettre de mission, mission diplomatique, mission secrète, mission périlleuse, mission accomplie... Rien qui vaille un commentaire.

Mission catholique, précisez-vous ? Ah oui ! Je devine votre souci, qui est un peu de type commercial : faire de la pub pour vendre un produit qui connaît une inquiétante récession et qui a du plomb dans l’aile. Et puis améliorer le marketing pour écouler cette marchandise austère qui rebute de prime abord, avec ses mystères et sa morale. Mettre en promotion certains articles invendables, brader à bas prix, dégriffer la marque... Méthodes courantes qui ont fait leurs preuves et qu’il faut appliquer à la religion, dans son intérêt d’ailleurs, car elle a tout à y gagner. Soyons raisonnables : la croix ne tiendra jamais l’affiche ! Mais, me direz-vous, c’est là le langage que tenait à Jésus, en plein désert, Satan, le fieffé Menteur, diplômé ès combines, et il s’est fait renvoyer dans ses buts sans ménagement. Certes, vous répondrai-je, mais avait-il tort ? En tout cas Jésus aura payé très cher son obstination : il en sera mort, faute d’un réalisme élémentaire, comme le lui assénait le Grand inquisiteur dans le roman de Dostoiewski.

Mais je vois que vous insistez quand même. Il ne s’agit pas de relancer un produit, me dites-vous, mais de susciter une conviction. Alors, là, vous aggravez votre cas en vous enfonçant dans l’irréel ! Vous vous mettez le doigt dans l’œil jusqu’à l’omoplate. D’abord la société est laïque et ne supporte pas ces manifestations. Ensuite la tolérance interdit tout ce qui lui semble une agression de la liberté et qui a pour effet de déstabiliser l’individu citoyen. C’est le délit de prosélytisme (un mot biblique pourtant), que vous devriez accuser en confession dans le registre des péchés mortels. Enfin, on ne vous a pas attendu pour avoir une opinion : chacun est assez grand pour se faire la sienne, voire en changer sans avoir besoin de votre intervention ni de vos conseils. Faute de quoi votre entreprise se ferait accuser d’être une secte, et le Parlement, sachez-le, a établi la liste de ces groupes de forcenés.

Mais, me dites-vous en insistant effrontément, il ne s’agit pas d’une opinion : c’est une Bonne Nouvelle qui nous est proposée et qui prend l’allure d’un Evénement inouï, car « il y a au milieu de vous quelqu’un que vous ne connaissez pas » et dont il serait grave de manquer la venue, d’autant qu’il s’agit d’un salut, d’un sauvetage, ce qui fait qu’en me taisant, je serais coupable de non-assistance à personne en danger. Un délit grave qui ne restera pas impuni.

C’est cela, vous répondrai-je : vous voulez apporter une religion de plus à un monde qui en fourmille déjà, et de fort bizarres, et vous avez l’audace de la tenir comme la seule vraie ! Alors parlons franchement : le monde se divise en croyants et en non-croyants, et les croyants sont ceux qui admettent tout Dieu quel qu’il soit, en se contentant de croire que ce Dieu lambda existe, sans rien faire d’autre que de se tourner les pouces dans une éternelle oisiveté. Un seul Dieu - plusieurs, c’est pour les sauvages - et un Dieu qui est le même partout, du moment qu’il est conforme à la quantité autorisée : un seul et unique. Vouloir apporter des nuances, c’est compliquer les choses et déclarer la guerre. C’est anti-œcuménique.

A quoi vous me rétorquez qu’il ne s’agit pas de religion, mot qui ne se trouve pas une seule fois dans la Bible, mais de la foi en un Dieu personnel qui instaure une qualité du divin encore jamais soupçonnée. Car ce n’est pas le chiffre qui est adorable mais l’Amour. Et il y a quand même une différence entre le Dieu des tueurs des moines de Tibihrine et celui que vénérait la petite Thérèse, morte de tuberculose et de tendresse à l’âge de 24 ans. C’est plus qu’une simple nuance !

D’ailleurs, insistez-vous en citant votre pape Benoît XVI, la tâche majeure aujourd’hui et de toujours - car c’est ainsi qu’a commencé la première évangélisation - c’est de réconcilier la foi et la raison, afin que se dégage le Sens de notre monde, au lieu que chacun défende sa petite boutique dans le grand souk du sacré. Il ne s’agit pas de comparer à l’étalage des produits religieux mais d’accueillir Celui qui est non pas un gourou entre mille mais le Verbe, le Logos, le Sens en Personne. Car le monde se meurt de non-sens, un non-sens qui tue beaucoup plus que l’autoroute, les chiffres du suicide chez les jeunes en font foi.

Alors je me permets de vous trouver bien prétentieux et de sortir du pré carré assigné au religieux, c’est-à-dire le confessionnel, le cultuel et le pieux, sans doute parce que vous y rencontrez de moins en moins de clientèle. A quoi vous me rétorquez, en invoquant le pape Jean-Paul II, que « l’homme est la route fondamentale de l’Eglise », une Eglise qui, disait Paul VI, est « experte en humanité ». Une humanité, vous répondrai-je, qui échappe de plus en plus à son influence. Mais vous me coupez le souffle, je l’avoue, en me conseillant d’aller voir ailleurs que dans un hexagone tellement défraîchi qu’il n’est même plus capable de reconnaître son patrimoine chrétien, pourtant évident à l’cil nu, tellement il a dilapidé les richesses de ce prodigieux capital. Car il y a longtemps que le « minimum éthique national » établi par Jules Ferry a été remisé dans le sac-poubelle. Vous m’ébahissez en m’apprenant que la moitié des catholiques se trouvent désormais en Amérique latine, que le quart des jésuites - et ce sont les plus jeunes - proviennent du continent asiatique (ce que prouve l’élection du nouveau Préposé général de la Congrégation), et que les vocations au sacerdoce sont tellement nombreuses au Vietnam que le gouvernement communiste a fixé un numerus clausus pour limiter le nombre des prêtres. Faut-il alors conclure que la pauvreté et la persécution sont les meilleures receveuses des chrétiens, et que les Eglises européennes sont d’autant plus mourantes qu’elles sont cool et nanties ? Les vocations repartiraient-elles chez nous si une loi les interdisait et fermait des séminaires d’ailleurs presque vides, parce que le Français possède avant tout un esprit de contradiction bien connu ? Il est consternant en tout cas de voir que la mondialisation fait apparaître un complet déplacement des zones de chrétienté, et que les pays jadis les plus fervents, comme le Québec, la Hollande et certaines provinces françaises, sont devenus de véritables terres de mission. Un jeune moine du Québec, en stage dans une abbaye française, remarquait récemment avec stupeur la ferveur des paroisses parisiennes, alors que les églises de Montréal sont désertes.

A ce sujet, vous me faites remarquer - j’en conviens - que ceux qui disent les églises vides sont ceux qui n’y mettent jamais les pieds, et que si la pratique régulière souffre d’un manque, les rassemblements occasionnels, eux, mobilisent les foules, jeunes y compris, mais que les reportera de la sociologie dédaignent de transporter leurs enquêteurs dans ces amas exceptionnels qui ne prouvent rien, sinon le besoin de se rassurer par le moyen du grégaire en se serrant les coudes. Mais vous vous obstinez en témoignant de rassemblements auxquels vous avez participé dans la foi pure, sans succomber au réflexe identitaire qui fait la tarte à la crème des media pour expliquer le succès des JMJ par la psychologie des foules. Vous me parlez de la Toussaint 2004 à Paris et des réflexions entendues çà et là : « Enfin les cathos se réveillent ! » Vous me parlez des Ecoles d’évangélisation, comme celle de Jeunesse- Lumière, auxquelles vous participez, toutes choses qui ne sont pas dans les journaux, même catholiques. Vous me citez ce pèlerinage pour les vocations organisé à Ars, le 8 mai dernier, par les sept diocèses de la province de Lyon, et où étaient venus, parfois à pied, plus de 7000 fidèles, parents et jeunes y compris. Mais motus dans la presse, même chrétienne, qui aurait plus volontiers fait état d’une rencontre de quatre- vingt personnes, animée par quelques meneurs lançant l’idée qu’on pouvait désormais se passer de prêtres, ce qui aurait semblé plus génial, surtout avec la présence d’un évêque complice...
Au fond, je l’avoue, ce qui provoque ma réticence envers la mission, c’est que je pense que c’est désormais fichu et d’une façon irrémédiable. Parce que je ne vis pas avec l’Eglise, parce que je raisonne d’une façon tout humaine en termes de probabilités, de chances, d’hypothèses, de scénarios, sans tenir compte de l’Esprit qui est le protagoniste de la mission, plus que moi, pauvre manager dépassé par les événements.
C’est vrai, me direz-vous. Pourtant le pays en a vu d’autres ! En 1794, 800 prêtres étaient déportés sur les pontons de Rochefort, à l’île d’Aix et à l’île Madame, et 600 y mouraient de façon horrible, mais en pardonnant à leurs bourreaux et en priant du mieux qu’ils pouvaient malgré les menaces de punition. Sous la France de la Terreur qui avait tout « déconstruit » comme disent gentiment les savants aujourd’hui, ils n’avaient pas perdu l’espérance. Pendant ce temps, loin de là, à leur insu et à son insu, un gosse de 8 ans se préparait à prendre un jour la relève : il s’appelait Jean-Baptiste Marie-Vianney. Par leur martyre et dans la communion des saints, ils avaient silencieusement mérité d’engendrer le patron de tous les curés du monde. Si l’Eglise n’était pas cela, elle ne serait qu’une boutique comme une autre, avec ses aléas et ses calculs : une veuve Jésus-Christ inconsolable et démunie de ressources humaines dans sa pauvre industrie.

Mais j’arrête ce dialogue imaginaire entre un chrétien et un sceptique, dialogue qui correspond bien à des conversations de salon ou au courrier des lecteurs de grands magazines. Je voulais simplement montrer qu’il dépendait encore de nous de n’être pas une fin de race, des tarés avec les yeux qui se croisent les bras. Je voulais faire honneur à la jeune Anne-Lorraine, s’exposant à une mort atroce dans le RER plutôt que de céder à un fou, non sans lui résister énergiquement d’ailleurs. Je pensais aussi à l’un de mes séminaristes de Paray-le-Monial, un Vietnamien, Jean Nguyen van Dich, mis en prison dans son pays (il avait 20 ans), puis, après une tentative d’évasion, enfermé dans un container durant un mois entier, évadé de nouveau, entré en France avec les boat-people après neuf tentatives infructueuses, et enfin ordonné prêtre aux Missions Etrangères de Paris avant de repartir comme missionnaire à Singapour. Avec un sourire jamais démenti.

Saint Paul le dit clairement : »Malheur à moi si je n’évangélise pas », à moi, pas aux autres. A moi, parce que c’est moi que ça juge, moi qui n’ai pas la foi chevillée au corps. Et certes, faute de connaître le Christ, les autres seront privés d’une grande joie sur cette terre. Mais parce que cette joie aurait dû être la mienne et qu’elle ne l’a pas été.
Quand nous parlons du dialogue inter-religieux, nous nous demandons toujours si Dieu n’a pas d’autres moyens de sauver les non-chrétiens, une solution de rechange admettant des succursales. Moi, cela n’est pas mon problème, car je ne suis pas Dieu et je ne m’inquiète pas à son sujet, n’étant pas son père spirituel ni le juge de ses compétences. En revanche, je me demande si Dieu pourra sauver un chrétien qui démissionne devant la mission, privant ainsi cruellement les autres d’une J’oie qui aurait dû être la sienne, Mais cette menace me fait moins d’effet que la béatitude qui lui correspond : « Bienheureuse es-tu, toi qui a cru ! », dit Elisabeth à Marie sa cousine. « J’ai cru, et c’est pourquoi j’ai parlé », dit Paul avec le Psaume.

Sur ce, chers amis, avec le charisme qui est le vôtre, bonne route et bon vent ! Vous serez alors les premiers évangélisés. Et si, retournés à la vie courante, vous retrouvez des moyens plus ordinaires, plus quotidiens, plus constants, plus incisifs, et agissant comme par capillarité (disait Jean-Paul II), faites-vous quand même la preuve une bonne fois que vous n’avez pas peur du monde.

Documents joints

  • La mission
    Homélie du Père Manaranche pour le 10 février 2008 (PDF - 78.5 ko)

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